• Il y a des lieux dont la localisation importe peu. Tels sont les entrepôts, les hangars, les garages, les réserves, les lieux de stockage et d'accumulation en général. Liés à l'espace domestique, tels sont les greniers, les caves, les débarras. Plis de l'espace, la lumière n'y pénètre pas. Retenues du temps, aucun événement ne s'y déroule.

      L'exposition Sketches se présente comme le théâtre d'une réserve. De même que pour toute exposition un certain nombre d'œuvres apparaissent au grand jour. Toutefois, ce sont des séquences souvent fragmentées qui conservent sur scène l'hétérogéneité et le mélange qui règnent d'ordinaire dans les coulisses. À la lumière de l'exposition elles retrouvent pour une période fixée la détermination spatiale et temporelle des lieux habités, en l'occurence une adresse et des dates inscrites dans la périodicité d'un programme.

      Or qu'est-ce qu'une adresse ? Un emplacement dans le contexte géographique d'une ville, parmi les rues bordées d'habitations, de commerces, de cafés, de restaurants, d'hôtels, de banques, de cinémas, de théâtres, d'écoles, de lieux de culte, d'universités, d'administrations, d'hôpitaux, de musées, sillonnées par les voitures, les transports en commun, les vélos, les passants, bref parmi l'ensemble des êtres et choses mobiles et immobiles organisés en vitesses et successions diverses, supervisés à leur tour par les outils du contrôle et de la surveillance.

      C'est ce temps géographique que l'épidémie de covid 19 a brutalement fait basculer dans la réserve, vidant les rues, figeant les lieux de travail, retenant la population à domicile, contenant la ville entière dans les marges de l'espace privé, exception faite des établissements médicaux en suractivité et des véhicules spécialisés y conduisant au son strident de leurs sirènes comme un écho sinistre au désert des rues.

       

      À l'instar de nombre d'artistes je décidai de rompre l'isolement en utilisant le territoire en ligne des réseaux sociaux. Cherchant un symétrique à l'exposition ajournée, je publiai sur Instagram des propositions courtes, adaptées au format imposé par ce réseau, mais qui toutes maintenaient les critères définis pour l'exposition: utilisation d'un corpus d'images hétérogènes associées à de brefs éléments linguistiques. En raison de leur format linéaire je les nommai Strips.

       

      Cependant certaines contraintes font différer cette scène de partage d'un lieu réel et défini.

       

      Tout d'abord elle est hors-sol.

       

      Ensuite les données qu'elle communique ne sont ni le fait d'agents spontanés, ni en libre accès. Les publications  émanent au contraire d'un public administré, celui de la communauté des utilisateurs. Les choses s'organisent ainsi : tout utilisateur peut voir une publication, tout utilisateur (s'il est distrait) peut ne pas voir une publication, tout utilisateur peut décider de ne pas voir une publication, tout utilisateur peut voir une publication sans se signaler, tout utilisateur peut signifier son attention à une publication en la cochant de la mention like, en l'assortissant parfois de quelques mots personnels de complicité, de bienveillance, plus rarement d'antipathie, en faisant encore usage des signes de figuration émotionnelle (émoticônes). Toute publication est donc vue soit derrière un rideau d'ombre, soit dans le clignotement des pictogrammes et des commentaires cursifs.

       

      Enfin cette scène est soumise à une organisation spatiale qui va ordonner la mobilité de ses utilisateurs.

       

      Soit l'usager va se laisser glisser le long du timeline (fil d'actualité sur lequel s'affiche pour chaque abonné les dernières publications de sa communauté de followers), et dans ce cas il se verra entraîné par le défilement de bas en haut des images dans un mouvement de chute inversée que l'intermittence des "likes" ne parvient pas à freiner.

       

      Soit l'usager choisira de se rendre sur les pages qu'il souhaite visiter. Alors commence une pérégrination de compte en compte. En effet Instagram se présente aussi comme un regroupement d'espaces identitaires, un assemblage de compartiments, une sorte de grille implicite qu'il est possible d'explorer à l'envi.

       

      Chaque nom d'utilisateur ouvre un domaine qui affiche l'album de ses publications.

      Ainsi de cellule en cellule, de partage en partage, les usagers arpentent en tous sens les pistes du réseau. On pourrait comparer la navigation de cette plateforme aux mouvements d'innombrables et minuscules esquifs que la clarté vibrante des images mises en ligne oriente et déroute.

       

      À l'évidence cette toile empathique ne reflète pas l'activité du monde. Par sa grande retenue elle s'apparenterait plutôt à un voyage au pays des morts, à une revisitation de Virgile et de Dante par le régime des cartes postales. Il n'est pas impossible d'y voir aussi la formule de nouveaux parcs d'attractions.

       

      Elle est en tout cas tout à la fois une occasion, une manière, une raison de ne pas être chez soi.

    • Some places can be located anywhere. Warehouses, for example, or hangars, garages, sheds, spaces for storing and hoarding things. It's the same for attics, basements and junk rooms in the home environment. They are spatial folds: light does not enter them. They're suspended in time: nothing happens there.

      The Sketches exhibition is like a play, staging elements from the reserve*. As in any exhibition, a certain number of works are on display. But they are sequences, often fragmented, that maintain onstage the heterogeneity and diversity that usually reign backstage. Under the exhibition's spotlight, they recreate, for a given period of time, the spatial and temporal quality of inhabited spaces, in this case an address and dates registered in the timetable of a program.

      But what is an address? A location in the geographical context of a city, among streets bordered by homes, shops, cafés, restaurants, hotels, banks, cinemas, theaters, schools, places of worship, universities, administrations, hospitals, museums, crisscrossed by cars, public transport, bicycles, pedestrians - in short, among all beings, all mobile and immobile things operating in different gears and orders, supervised in turn by monitoring and surveillance devices.

      It is precisely this geographical time that the Covid-19 pandemic brutally shifted into the reserve, emptying streets, freezing workspaces, keeping the population at home, containing the entire city within the limits of people's private space, with the exception of saturated medical facilities reached via emergency vehicles speeding past to the shrill sound of sirens, like a sinister echo in an urban desert.

      Like many artists I decided to overcome isolation by exploring the online territory of social media. Searching for a symmetrical alternative to the postponed exhibition, I posted shorts proposals on Instagram, adapted to the format imposed by the network, that maintained the criteria defined for the exhibition: the use of a corpus of heterogenous images associated with brief linguistical elements. Because of their linear format I called them Strips.

      But certain constraints make this shared stage unlike a real, defined space.

      Firstly, it is off the ground.

      Then, the data shared is not the result of spontaneous agents, nor is it freely accessible. The posts arise in contrast from a constituent audience, the community of users. The order of things is as follows: any user can see a post, any user (if distracted) can fail to see a post, any user can choose not to see a post, any user can see a post without revealing themselves, any user can show their interest in a post by tapping the 'like' button, sometimes adding a few personal words of complicity, goodwill, more rarely of antipathy, or even by resorting to signs of emotional representation (emojis). All publications are therefore seen either from behind a shadowed curtain, or through blinking pictograms and cursive comments.

      Finally, this stage is subjected to a spatial organization that will dictate its users' mobility.

      Users can either allow themselves to slide along the timeline (news feed in which the most recent posts of each user's community of followers appear), in which case they will be led by the bottom-to-top scroll of images, like a reversed fall movement that the intermittence of 'likes' is unable to slow down.

      Or they can choose to access the pages they wish to visit. Then begins a pilgrimage from one account to another. Instagram can also appear as a grouping of identity spaces, an assembly of compartments, a kind of implicit grid that can be endlessly explored.

      Each username opens a domain featuring an album of their posts. From cell to cell, from share to share, users pace up and down along the network's tracks. This platform's navigation is comparable to the countless movements and minuscule skiffs that are steered and diverted by the vibrant clarity of the images posted online.

      Of course this empathetic fabric does not reflect the world's activity. With its high degree of restraint, it's more like a trip to the land of the dead, or a reworking of Virgil and Dante in postcard form. You could even see it as a blueprint for a new amusement park.

      In any case, it is, all at the same time, an opportunity, a way, a reason not to stay home.










      *The reserve is a physical ensemble, a miscellany of Lafont's images, whose elements are grouped by their momentary inactivity.

  • Text Suzanne Lafont
    English Translation Megan Macnaughton

     

     
     
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